Textes

La description de mon évolution dans le domaine céramique
par Hans Georg Bluhm et
« Quand le temps devient visible… » de Friedhelm Plöhn.

Cathy Fleckstein – Dialogue

Cathy Fleckstein est une des céramistes les plus reconnues en Allemagne. Cette année, elle fête son 60e Anniversaire. Une raison suffisante pour mettre en valeur la vie et l’œuvre de cette artiste importante.

Origine et formation

Cathy Fleckstein vient d’Alsace, une région qui est un pont entre les traditions, les langues et les cultures françaises et allemandes. Elle est née à Molsheim, une petite ville située à environ 30 km à l’ouest de Strasbourg, au pied des Vosges. Très tôt elle s’intéresse aux poèmes de Baudelaire, Apollinaire, Éluard et Prévert, ainsi qu’aux œuvres de Camus, Giono et Sartre, aux films de Buñuel, Godard et Fellini et enfin à l’art moderne. Cela lui ouvre de nouveaux horizons sur le monde.

Après le baccalauréat, elle aurait aimé faire des études de Beaux Arts, mais tout d’abord, aussi pour répondre à l’attente de ses parents, elle se tourne vers des études de langue germanique et romane, d’abord à Strasbourg, puis – pour améliorer ses connaissances en allemand – à Kiel.

Il s’agit plutôt d’une visite par hasard sur le terrain de l’École Muthesius – à cette époque comme « département conception et réalisation » une partie de l’Université des Sciences Appliquées de Kiel – qui a réveillé son intérêt pour l’argile et ses rapports à l’artisanat et à l’art. Cathy Fleckstein se reconverti et commence en 1975 des études de céramique chez Johannes Gebhardt, le directeur de la classe de Céramique de Kiel. C’est ici qu’elle rencontre un maitre qui va marquer durablement son individualité artistique.

Gebhardt avait été nommé Directeur de la Classe Céramique en 1956, à 26 ans, à l’École d’Arts Appliqués de Muthesius. Il enseignera à Kiel pendant 38 ans, depuis 1978 comme Professeur. La philosophie d’enseignement de « l’École de Kiel », créée par Gebhardt, était caractérisée par deux étapes successives : comme base de la formation, il exigeait une maitrise bien assurée des techniques du travail de la céramique. Tout d’abord Gebhardt transmettait les connaissances artisanales et technologiques telles que le tournage, l’apprentissage des conceptions les plus importantes, un cours intensif sur les glaçures ainsi que les principes du travail méthodique. Les étudiants avancés avaient la possibilité de choisir eux-mêmes leur priorité de travail et de développer ainsi par une libre expérimentation leur propre langage des formes.

Dès ses premières œuvres, Cathy Fleckstein montre qu’elle prend très sensiblement conscience de son environnement et peut traduire ses impressions de façon individuelle et expressive. Par exemple dans son œuvre « Nature morte » de 1979 où un pieu en fer est planté brutalement dans une forme ovoïde – symbole de germination de la vie –.

À cette époque sont créés des blocs rectangulaires, des cubes et les nommés « Schmetterling », dans lesquels Cathy Fleckstein analyse expérimentalement comment l’argile réagit avec d’autres matériaux. Elle découvrit par exemple, des structures d’étirement et d’écrasement fascinantes en battant la terre sur des objets durs.

Empreintes

1980 Cathy Fleckstein terminait ses études en obtenant son Diplôme. Le thème de l’examen était « Espace et volume ». Les modèles se trouvaient dans l’atelier/appartement spacieux qu’elle partageait avec l’artiste Rolf Simon-Weidner et qui se trouvait dans un bâtiment négligé de la deuxième moitié du XIXe siècle, dans ce qu’on appelait la « laiterie » dans la rue Dahlmann à Kiel :

« Un bâtiment doit être démoli. Un bâtiment dans lequel je vis. Je veux reproduire l’espace dans lequel je vis et je travaille. Les angles, les coins, les structures sur les murs, le crépi qui s’effrite, la poésie de cette pièce. Mes moyens : Dessins ? Photographie ? ou bien directement avec de la terre ? La terre à entre autres la propriété de reproduire exactement les structures qui lui sont appliquées. Donc empreintes des murs, des angles, des coins…Mais ou sont passés la lumière, l’odeur, le sentiment de sécurité ? Ce que j’ai vécu dans cet espace! Impressions, empreintes, pierre tombale, cimetières, galeries. Réflexion, contemplation. Ne pas remarquer. Oublier. Miroir du perdu. Reconnaitre l’oublié. Empreintes. Impressions. » (1)

Avec une couche de terre, elle prenait des empreintes en relief de certains coins et surfaces et documentait ainsi les structures murales existantes, y compris le crépi éclaté et les couches de peinture crevassées. Cela lui permettait de garder des traces détaillées de son espace vital. La représentation des traces de vieillissement et les résultats du délabrement sont renforcés sur le surface par des oxydes et engobes dans divers tons de brun et rouille.

Cathy Fleckstein s’est ainsi aventurée dans de nouveaux domaines de la conception de surfaces céramiques. Son épreuve d’examen est à l’origine d’un nouveau groupe d’œuvres. Dans les années qui suivirent, l’artiste créera une véritable encyclopédie des fissures, cassures, fentes et crevasses, que l’auteur français Jacques Wolgensinger appellera de façon pertinente en 1988 « l’univers des blessures » et « l’art de la cicatrice ». (2)

Des surfaces éclatées et fendues se retrouvent aussi sur des objets plus petits, comme par exemple sur les cubes de 1982, pour lesquels cette année-là la jeune artiste reçu le prix de la céramique moderne de la Biennale Internationale de la Céramique d’Art à Vallauris – confirmation et encouragement en même temps.

La base de ces cubes est le grès. Cathy Fleckstein introduit dans la terre humide un noyau en bois, qui va craqueler la pièce pendant le séchage et la cuisson qui suit. Les fissures ainsi obtenues sont accentuées par la fonte des cendres de bois et l’oxyde de fer.

Le résultat laisse libre cours à de multiples associations : d’un côté une forme géométrique parfaite, de l’autre côté des structures organiques. S’agit-il de la libération d’un corps rigide, d’un schéma abstrait ou bien d’une menace pour un corps parfait ? (3)

Les muraux

À partir de 1984 naissent les panneaux et tableaux muraux, un ensemble d’œuvres que Cathy Fleckstein soigne jusqu’ aujourd’hui. Ce sont d’abord des empreintes de murs, basées sur des modèles réels. Plus tard ce sont les compositions libres qui se développent.

La base est un grès à chamotte supportant une mince couche de terre élaborée personnellement, sur laquelle se posent des terres colorées et des matériaux les plus différents comme bois, papier, verre, cendre, scorie, métal, terre de jardin, mais aussi des restes de crépi, qui forment l’image définitive.

Si l’on regarde les muraux chronologiquement, on remarque des changements dans la technique de conception et dans la construction. Les premières œuvres des années 1980 sont faites d’éléments plutôt massifs, parfois bruts et crevassés. Les œuvres nouvelles sont elles plus graciles, plus sensibles et par là plus variées.

Aujourd’hui, Cathy Fleckstein travaille également – parfois en contraste avec des grandes surfaces – avec de petits et très petits morceaux de terre aux formes variées, qu’elle assemble sur la couche de base préparée dans des déclinaisons toujours nouvelles pour constituer ses structures. Cela donne, par exemple, des bandes minces et superposées, souvent ressorties par des couleurs différentes et séparées par de fortes encoches. À première vue, ces assemblages de bandes rappellent les strates terrestres observables dans les carrières et les glaisières, ou sur les falaises de Sylt et les fenêtres géologiques des Alpes.

Pour sa composition graphique l’artiste puise dans un large répertoire de différentes structures de terre, des grattages à l’aiguille peuvent être ajoutés. De plus, certaines surfaces ainsi que les pores et crevasses sont colorées. De ces interactions naissent des compositions sur des thèmes extrêmement variés, que Cathy Fleckstein s’approprie, recherche formellement et raconte à l’aide de la terre dans son propre langage artistique :

« Au fil des ans, j’ai développé un langage en collaboration avec ma terre,
un langage des signes, qui est maintenant sauvegardé dans ces objets. » (4)

La mise en pratique technique est basée sur une connaissance acquise expérimentalement. De là s’est formé un vaste fonds de possibilités de conceptions qu’elle emploie comme des pierres de construction, des lettres distinctes ou formant des mots, des phrases et des histoires. Elle articule ainsi ses propres expériences, les mémoires du temps et le dialogue avec son entourage, en particulier la nature, qui lui offre une source inépuisable d’inspiration. Son regard vif et sensible enregistre les formes et couleurs des pierres, terres et cristaux, des coquilles d’œuf, des nuages, de l’eau et de la neige. L’artiste à été amenée à ce regard, qui déchiffre cette écriture codée, notamment par la lecture du fragment de roman de Novalis « Les apprentis de Sais ». Le mural « Aus einer anderen Zeit » (D’un autre temps) en est un exemple : il pourrait s’appuyer sur des souvenirs du jardin de ses grands-parents, avec ses murs en pierre sèche, ses plates-bandes et ses fleurs. A cette époque, c’était tout un univers pour Cathy Fleckstein. Ce motif est réutilisé depuis 1998 dans des variations toujours renouvelées.

Stèles et formes coniques

Parallèlement aux muraux, des œuvres plastiques apparaissent depuis 1986/87, parmi lesquelles on compte des cônes à taille humaine, des stèles et des vases. Ici aussi dominent aujourd’hui des bandes stratifiées, parfois gercées comme une écorce, parfois polies. La conception de la surface reste le thème central.

« La plupart du temps c’est dans la nature que je trouve mes thèmes. Elle est pour moi un miroir de forces spirituelles que j’écoute attentivement. Je m’appuie sur un point qui m’émeut. Le cycle des formes coniques par exemple a été inspiré par des phénomènes de croissance, en particulier par la germination. À sa base, cette forme est large, enracinée, elle tend vers le haut et au sommet les lignes se rassemblent pour se prolonger, invisibles, dans l’espace immatériel. » (5)

Le point qui l’émeut : il s’agit là de l’impulsion, de l’élan initial pour traiter un sujet. Cathy Fleckstein cherche des solutions, qui demandent souvent un travail de longue haleine sur la matière, une prestation créative qui, comme l’artiste l’explique dans un entretien, aboutit sur « un moment parfait ». Ici l’artiste se réfère à une expression de Jean-Paul Sartre dans son roman philosophique « La nausée » ‘Il s’agit là d’une situation où soudain la pensée et l’émotion d’un être humain se rencontrent, moment ou tout l’esprit, l’émotion, le savoir et le pouvoir de cette personne, donc tout son « être », se compriment dans un instant accompli. (6)

Art sur bâtiment

Entre 1986 et 1993 Cathy Fleckstein a réalisé des œuvres destinées au domaine public :

À côté d’une grande empreinte de fenêtre de la «Laiterie», dont on a parlé plus haut, créée pour la salle polyvalente de Neumünster, elle a créé en 1992/93, trois grands muraux pour la cage d’escalier de office pour l’emploi de Heide, qui reprennent trois paysages typiques de Dithmarschen, le «Geest», le «Marsch» et la «Küste». Ici aussi la traduction artistique provient d’une recherche méticuleuse. L’artiste écrit à ce sujet :

« Chaque thème est classé par motif de base, qui se répète dix-huit fois dans chaque mural, et dont l’ordre amplifie son aspect. Le terrain élevé «Geest» est caractérisée par son sol. C’est ce qu’on appelle «le centre pauvre du Schleswig-Holstein». Les couleurs brunes sont majoritaires.

La région basse côtière «Marsch» au contraire est constituée de surfaces vertes aux multiples nuances, qui, quand on les regarde du ciel, sont fortement structurées. De temps en temps des taches de terre brun foncé ou le toit rouge d’une ferme se détachent du rythme vert des prés.

Les caractéristiques principales de la «Küste» (côte) sont l’eau, le sable et la vase, qui ressortent en bleu et brun. Le motif principal représente une vague, qui change sans arrêt de forme par ses mouvements permanents. » (7)

À l’école communale de Kiel-Mettendorf, Cathy Fleckstein a enveloppé en 1993, six colonnes de soutènement du hall d’entrée. Les enveloppes en céramique sont constituées de segments de différentes hauteurs et différentes couleurs, séparées par des zones claires et lisses avec des gravures archaïques sur les thèmes « plantes – animaux – humains »

Eloge

Bien que Cathy Fleckstein ait été reconnue et récompensée par de nombreuses expositions et prix depuis le début des années 1980, bien qu’elle soit membre de la célèbre Académie Internationale de la Céramique et du « Gruppe 83 » allemand depuis 1986, elle ne se considère pas comme faisant partie d’une activité culturelle turbulente.

Elle travaille plutôt dans le calme et repliée. Indépendante des tendances de la mode, elle suit uniquement ses propres concepts sans compromis. Sensible et méditative, elle explore les phénomènes naturels qu’elle transforme en des œuvres ambitieuses, vastes et narratives. Elle travaille avec conséquence et discipline et possède cette capacité de s’exprimer en même temps de manière poétique et artisanalement précise.

Nous pouvons être curieux de savoir ce que l’atelier de Preetz nous réserve à l’avenir!

Hans Georg Bluhm M.A.

(Traduit par Richard Soléau)

Remarques
  1. Citation de Cathy Fleckstein dans le catalogue « Kunstlandschaft Bundesrepublik »,
 Stuttgart 1984, page 52.
  2. Jacques Wolgensinger : Les empreintes des maisons blessées ;
 dans : La revue de la céramique et du verre, Nr. 41/1988, page 52 ff.
  3. Jürgen Wittstock dans : Keramik aus Kiel, Mönchengladbach 1983.
  4. Citation de Cathy Fleckstein, 1996.
  5. Citation de Cathy Fleckstein dans le dépliant de l’exposition Museum Eckernförde, 1998.
  6. Jean-Paul Sartre : Der Ekel; dans: Gesammelte Werke, Bd. 1, hgg. von Traugott König,
 Reinbek bei Hamburg 1987, page 167 ; Hajo Eickhoff : Tragweite des Gespürs ;
 dans : Holger Schulze (Hg.) : Gespür – Empfindung – Kleine Wahrnehmungen.
 Klanganthropologische Studien, Bielefeld 2012, pages 25-38.
  7. Cathy Fleckstein : Description du projet 1993.
Quand le temps devient visible ...

J’aime les vieilles surfaces ridées, la vieille architecture en particulier, les vieux arbres, vieux livres, vieilles machines … Au fil des années leurs surfaces deviennent fragiles, elles changent de couleur, elles changent de structure, certaines rouillent – la couleur s’effrite. Les surfaces rendent visibles leurs structures internes. L’histoire se crée ; les mémoires deviennent palpables.

Heinrich Boll a écrit : la patine est une étoffe précieuse, qui exige le respect.

Dans les œuvres de Cathy Fleckstein on trouve souvent conservé le souvenir de l’Ancient ou aussi du déjà passé. Certaines œuvres sont des empreintes directes de fenêtres ou de coins de murs de maisons anciennes ; d’autres sont créées à partir d’empreintes d’anciens murs. Dans toutes ses pièces apparait un procès, qui marche avec le temps et prend sa source dans les contradictions, contenues dans chacune. Un objet monté rigoureusement semble être soumis à une érosion qui le délabre en un objet dérisoire, quasi organique ; des surfaces polies développent des fissures, deviennent ridées, se désagrègent littéralement. D’un autre coté des stratification et segments non structurés se transforment en corps géométriques, qui peuvent même prendre une forme quasi cristalline. Ses objets montrent inlassablement les efforts entre le grandir et le périr, la croissance et la dégradation, entre l’ordre et le chaos. Les titres d’œuvres tels que « Rückbesinnung » (Conscience du passé), « Speicher » (Mise en mémoire), « Metamorphose », « Spurensuche » (Chercher des traces) ou bien « Sturmhüter » (Protecteur de tempête) font penser à cela. Ses œuvres élaborées en un procès de longue haleine et laborieux sont le résultat d’une prise en compte intellectuelle des différentes formes du temps.

Dans ses céramiques, le temps n’est pas seulement visible, il est même tangible grâce au matériau …

Friedhelm Plöhn

(Traduit par Richard Soléau)